samedi 31 janvier 2026

En gare de Bellenaves

 
Avec son bâtiment voyageur, son abri de quai, son aiguillage et son entrepôt derrière lequel subsiste encore la grue rouillée, elle a tout ce qu’il lui faut, la petite gare de Bellenaves, pour être ce motif répété le long des voies de l’ancien PLM. Et bien sur, elle a son cèdre, arbre d’ornement et de prestige quand, à la fin du XIXe siècle, elle fut bâtie. Ce grand cèdre vers lequel j’ai choisi de faire converger les regards, grâce à la vivacité des couleurs complémentaires, des contrastes forts de l’ombre et de la blancheur du quai. Le quai blanc, épure de l’attente, ce dispositif, cet embarcadère. Où comme au-dessus d’un port tournoient des oiseaux, ceux parmi les vivants qui évoquent le plus le voyage et le mouvement. Et la gare bloquée là, éternelle, immobile, qu’on pourrait croire oubliée et puis un train va passer la réveiller de son fracas et de sa hâte. Il y aura des coups de sifflet, des bruits de porte, une espèce d’effervescence. Puis tout sera de nouveau rendu au silence, à la langueur, à la soie des attentes. Au plus loin du tourisme, la petite gare parle de poésie. D’une poésie qu’elle diffuse tout autour d’elle avec un soin délicat et qu’elle étend aux maisons environnantes, à la campagne un peu trop plate pour moi, à la grande forêt de hêtres qui n’en a pas besoin mais s’en saisit quand même.
Le cèdre bouge au vent. Est-ce qu’il est en train de grandir encore, d’appeler des nuées, de danser, d’éparpiller ses oiseaux dans le ciel ? Les cèdres peuvent vivre plus de 2 000 ans. Chez les Égyptiens anciens, l’essence de cèdre et sa résine entraient dans les préparations servant à embaumer les momies. Le cèdre a toujours symbolisé la protection, la pérennité. Protecteur de la gare, caressant les cheminées rouges. La gare comme abri et foyer : un arbre et sa maison aux cheminées rouges… un dessin d’enfant.
Depuis le pré d’où je dessine, je peux me souvenir du moment précis, un jour de juin 2024, où la locomotive a sifflé, où elle est entrée pour la première fois en gare sous les hourras. Chauffeurs et conducteurs se tenaient fiers au portières, leurs visage noircis de fumée, un foulard bien noué sur leur col de chemise sale. Les jeunes femmes leurs ont jeté des sourires et des compliments, les gamins et gamines ont agités les bras vers les passagers ravis, on aurait dit un film. Derrière le pré, les petits stands clignotaient, proposaient des bières et des tisanes et les enfants du centre de loisir avaient construit un train rempli de fleurs et de joujoux. Sa loco de carton noir portait des messages d’amour.
On entrait là dans un autre monde, sur la ligne de Clermont-Ferrand à Montluçon, ou même de Gannat à Commentry, puisque c’est dans cette petite portion de 52 kilomètres que prennent place cinq beaux viaducs. Le train repartirait vers Montluçon, et moi, assise dans le compartiment à côté de l’un des doyens de l’association A.A.A.T.V*, j’écouterais les explications soigneuses qui me décriraient la roue conique du train, cette forme qui, associée au rail champignon, remet toujours le wagon au centre et crée le léger différentiel qui permet au train d’aborder une courbe sans dérailler.
Sur les rails, on franchirait des gouffres boisés sur des ponts de fer, sans même s’en rendre compte. On apprendrait que certains ont été construits par Gustave Eiffel. Des champs, des prés, du bocage s’étendraient au loin, Puis la loco noire qui fume se rangerait dans la vieille rotonde. Le jour finirait par un verre de rosé avalé sur un banc dans la fortune du soleil couchant, une légère odeur de créosote et de cambouis flottant dans l’air.

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